Morne Kawo, une histoire oubliée 

Jean Garry Denis, Tout Haïti, le 12 novembre 2017

Lè m ap monte Mòn Kawo, m chanpwèl o Kolobri, kolobri, nan gran chimen, na konte pa    Ces paroles proviennent d’un chant traditionnel des cérémonies vodou dans le département du Nord. Elles tirent son origine dans l'Artibonite. L'enseignement historique transmis à l'orale de génération en génération dans les "Lakou" à travers ce chant constitue un patrimoine pour le combat du peuple haïtien. Les grandes batailles menées par les masses esclaves, ignorées par les historiens affranchis, sont toujours valorisées par les fils des bossales. Ainsi, Morne Kawo qui fut un lieu de résistance contre la tyrannie esclavagiste est honoré à travers ce chant.

Présentant un relief accidenté dans une zone hautement montagneuse, Kawo se trouve à l’intérieur des communes de Maïssade, Saint-Michel, Marchand-Dessalines, Petite-Rivière de l’Artibonite, Boucan-Carré et Thomonde. Il est à cheval sur les départements du Centre et de l’Artibonite. Selon Moreau de Saint-Mery, Kawo doit son nom à la déformation linguistique par les Français du mot des envahisseurs espagnols qui l’avaient appelé «Las Cahobas ».

Dans l’imaginaire populaire au niveau de l’Artibonite, Kawo est considéré comme un haut lieu du mysticisme haïtien où s’abritent les esprits vengeurs et protecteurs de la République. Ce fut aussi un espace de marronnage et de résistance durant les grandes batailles de la guerre de l’Indépendance. Sa localisation stratégique en fait un emplacement idéal pour le ravitaillement des marrons et l’attaque des riches propriétés des colons esclavagistes dans les plaines du Nord, la plaine du cul-de-sac et de la vallée de l’Artibonite.

Les marrons du Nord empruntaient plusieurs itinéraires pour accéder à cet espace leur permettant de rompre avec les chaînes de la captivité. Lors des festivités champêtres dans le Nord, en particulier la fête de Saint Jacques (Ogou Feray) dans la Plaine du Nord le 24 juillet, les pèlerins vodouïsants provenant des zones de Kawo utilisent presque le même parcours que celui utilisé par les guerriers et les marrons de l’époque coloniale. Les points de rencontres à l’intérieur de ces itinéraires constituent des espaces sacrés pour les vodouïsants. Les plus importants sont : la porte et le bassin Saint-Jacques dans la commune de la Plaine-du-Nord, les grottes de Dondon spécialement la Voûte à Minguet, la Grotte Saint-Francisque à Saint-Michel de l’Attalaye.

Il faut dire que selon certains témoignages,Mackandal avait créé une réplique de Kawo dans le grand Sud. En ce sens, Il avait délégué Makaya, un esclave marron, guérisseur et qui vivait dans les bois, pour organiser la résistance contre la tyrannie esclavagiste dans,le grand Sud. Aussi, on attribue l’origine du nom de pic Makaya,à la présence active de cet esclave révolutionnaire dans cette région. Le rituel Macaya se basa sur les plantes et les feuilles, et est plus populaire dans le Sud que dans les autres régions du pays. SimbiMacaya, un esprit marron est surtout vénéré dans le pic Makaya.

En 1801, Napoléon Bonaparte, dans le cadre d’une expédition soigneusement préparée par lui-même, a fait choix de son beau-frère, le Général Leclerc, pour la diriger. Il a envoyé une force de plus de 20,000 soldats parmi les plus aguerris et les mieux préparés. Il s’agissait surtout de contenir le soulèvement du Bois-Caïman en 1791 et les turbulences causées par l’affranchissement de l’esclavage par Sonthonax suite à l’affaire Galbaud qui a créé l’une des plus grandes crises de migration de l’époque. Dans ce cadre, plus de dix mille colons ont laissé la colonie afin d’éviter la furie des esclaves révoltes.

Suite au déploiement de l’expédition, la stratégie de défense de l’armée indigène contre les troupes expéditionnaires consistait à pratiquer la politique de la «terre brûlée » à incendier les plantations dans les plaines, chambarder les villes pour regagner les hauteurs accidentées et inaccessibles. Cette stratégie est cristallisée dans les réponses de Christophe à Leclerc,le premier ayant refusé d’obéir à l'ordre du second de lui livrer la ville du Cap-Haïtien: vous n’entrerez dans la ville que lorsqu’elle sera réduite en cendres, et même sur ces cendres, je vous combattrai encore. La force de cette stratégie était surtout axée sur l’inaccessibilité de Morne Kawo, car cet espace constituait durant toute la durée de l’expédition Leclerc une base de repli, de concertation et d’intelligence pour les généraux de l’armée Indigène.

Toussaint Louverture avait sa base secrète au niveau de Savane Diane, ville de Maïssade, dans une localité dénommée Madan Jwa à l’entrée de Kawo. À partir de cette zone qui constitue un motif de fierté pour les natifs de la commune de Maïssade, Toussaint Louverture dirigeait un groupe secret, constitué du corps d’Élite appelé les Dragons. Selon les informations recueillies, ce corps fonctionnait la nuit et était complètement nu pour ainsi se camoufler et détecter les mouvements des forces expéditionnaires.On assimile la formation de plusieurs sociétés secrètes dans le vodou (Chanpwèl et Bizango) aux stratégies de combat des troupes indigènes durant la guerre de l’Indépendance.

Il est tout aussi important de rappeler que deux des plus grandes batailles durant l’expédition Leclerc se sont déroulées dans le périmètre immédiat du Morne Kawo : Les batailles de la Ravine à Couleuvre et de la Crête à Pierrot. Lors de la bataille de la Ravine à Couleuvre, les troupes de Toussaint ont affronté vaillamment celles de Rochambeau. Après cette bataille, Toussaint s’est replié dans les hauteurs du Kawo, dans le quartier de Madan Jwa, en déviant l’attention des troupes expéditionnaires.

La Crête à Pierrot a été une bataille décisive. L’héroïsme de nos ancêtres a largement dépassé celui de Vertières. La Crête à Pierrot constitue l’un des plus hauts faits d’armes de la science militaire de l’époque. Plus de 12 mille soldats français ont encerclé les quelque 1200 soldats indigènes cantonnés dans le fort. Malgré ce dispositif impressionnant des forces françaises, selon les mémoires de Pamphile de la Croix, un général des forces expéditionnaires qui eut la commande d’une division :cette bataille avait coûté 1500 soldats en pure perte à l’armée française.

Il est à signaler que le prestigieux général Debelle, qui s’était couvert de tant de gloire durant la campagne d’Italie, s’est aussi fait tuer durant cette bataille.Apres plus de 20 jours de siège, la très grande majorité des soldats indigènes a tout de même réussi à créer une percée en rejoignant la communauté des soldats marron à Kawo Médor, petite localité de Kawo proche de la Petite Rivière de l’Artibonite, l’une des principales portes d’entrée à Kawo. Ils n'ont laissé que les morts et les blessés.

Toujours selon Pamphile de la croix, la Crête à Pierrot a été la pire humiliation subie par l’armée française.Cette déconvenue affligea vivement le Capitaine Général Leclerc qui s’engagea à pallier dans ses rapports officiels. Plusieurs sources concordent à dire que le Général vietnamien Ho Chi Minh, fervent admirateur de Jean-Jacques Dessalines, a utilisé les mêmes tactiques que celles de la Crête à Pierrot pour affronter les forces américaines durant la guerre de Vietnam vers la fin des années 60.

Pour conclure, nous disons que notre vraie histoire est intimement liée à notre culture, plus précisément le vodou. Les chansons vodou constituent un patrimoine qui pourrait servir à la réhabilitation de certains faits historiques, la promotion de notre culture et la reconquête de notre identité, pour le développement d’un tourisme autre, basé sur le respect des traditions entourant ces sites. Malheureusement l’histoire officielle, que nous considérons comme le fruit d’une alliance tacite entre les affranchis et les puissances coloniales, a choisi d’embrasser les valeurs d’une Europe chrétienne esclavagiste en faisant fi de l’héritage culturel de nos ancêtres africains. En rompant avec les paradigmes traditionnels de cette Histoire Officielle, bien d’autres événements qui ont marqué positivement notre histoire et qui pourront nous redonner cette grande fierté vilipendée, avilie, bafouée, outragée et ridiculisée par d’autres, restent plus que jamais à découvrir et à explorer.

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