Haïti retombe dans l’oubli

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«La situation empire» alors que les ONG délaissent de plus en plus la république antillaise, déplore la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme

Claude Lévesque, Le Devoir, 13 novembre 2012

Conditions de vie indignes, expulsions forcées, violence et impunité : la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) lance un cri d’alarme sur le sort des 370 000 Haïtiens qui vivent encore dans des camps, près de trois ans après le tremblement de terre de janvier 2010.

« La situation empire », alors que les ONG délaissent de plus en plus ces victimes, selon la FIDH, qui publiait lundi un rapport sur la situation dans la république antillaise encore frappée, tout récemment, par l’ouragan Sandy.

La FIDH déplore dans un communiqué que « les solutions apportées jusqu’à présent soient insuffisantes et aient repoussé les problèmes dans l’espace et dans le temps ».

Photo : Un vieil homme s’appuie sur une tente dans un camp de réfugiés en banlieue de Port-au-Prince. Près de trois ans après le tremblement de terre qui a dévasté le pays, plus de 370 000 Haïtiens vivent toujours dans des tentes.

« Quand on pense à l’afflux exceptionnel d’aide en janvier 2010, c’est dramatique de constater la mauvaise gestion du problème des camps et de voir comment Port-au-Prince continue de se “ bidonvilliser ” », affirme Jimena Reyes, responsable du bureau des Amériques de la FIDH, qui a participé en mai à une mission en Haïti.

« L’autre chose qui m’a frappée, c’est la dignité de ces gens malgré une si grande vulnérabilité », ajoute-t-elle dans un entretien téléphonique depuis Bruxelles.

Il est vrai que la population des villages de tentes a diminué de 75 % depuis le pic atteint en 2010. Parmi les personnes qui restent, certaines étaient locataires de leurs maisons avant le séisme, et n’ont pas de terrain où construire, d’autres étaient propriétaires, mais n’ont pas les moyens de rebâtir.

« Leur situation est pire qu’en 2010 parce que les tentes se détériorent et que les ONG partent avec leur équipement, maintenant que la phase humanitaire de l’aide à Haïti est terminée », note Jimena Reyes, qui déplore en particulier la dégradation des conditions d’hygiène. À son avis, trop d’argent a été consacré à l’aide humanitaire et pas assez à « la construction en dur ».

Les résidants de certains camps situés sur des terres publiques ont eu droit à une indemnité de relocalisation quand ils ont plié bagage. La FIDH recommande que cette aide soit offerte aux résidants de tous les camps, dont ceux qui sont situés sur des terres privées et où les propriétaires exercent des pressions pour qu’ils disparaissent.

Violence endémique

La FIDH s’inquiète également de la violence endémique en Haïti. Elle note une hausse de cette insécurité, y compris des meurtres par balles et des enlèvements, dans la région de Port-au-Prince, malgré l’épuration menée au sein des forces de police sous l’égide de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Plus de 600 viols ont en outre été recensés par le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU dans les camps de personnes déplacées en Haïti depuis 2010.

« L’extrême vulnérabilité des femmes et des filles aux violences sexuelles dans ces abris de toile et de bâches qui n’assurent aucune protection est reconnue par tous. La majorité des camps ne bénéficient d’aucune couverture spéciale de la Police nationale haïtienne (PNH) ou de la MINUSTAH. […] Les mesures de protection et de prévention sont insuffisantes, voire inexistantes, et les violences sexuelles faites aux femmes déplacées continuent », peut-on lire dans le rapport de la FIDH.

Pour mettre fin à l’impunité pour les crimes de toutes sortes, la Fédération recommande la mise en oeuvre d’un programme qui a fait ses preuves au Guatemala et qui consiste à former des groupes mixtes composés de fonctionnaires internationaux et d’homologues haïtiens.

La FIDH critique dans son rapport les défaillances d’une justice difficilement accessible, trop souvent corrompue, et qui fait que « près de 70 % de la population carcérale se trouve aujourd’hui en détention préventive prolongée, parfois depuis plusieurs années ».

La FIDH dénonce en particulier le fait que les accusations de crimes contre l’humanité - torture, disparitions et exécutions extrajudiciaires - portées contre Jean-Claude Duvalier, l’ancien dictateur, aient été abandonnées en janvier. « Ces crimes sont imprescriptibles. Et il ne faut pas considérer que c’est de l’histoire ancienne : Jean-Claude Duvalier se promène dans les cafés à la mode à Port-au-Prince. Ses victimes se sentent donc très vulnérables, surtout qu’en octobre, une commission du gouvernement a démis de leurs fonctions plusieurs avocats qui avaient été actifs dans le dossier », dit Jimena Reyes.

« Ce cri d’alarme […] concerne aussi l’extension de la pauvreté et de l’exclusion sociale dans l’ensemble du pays. Là encore, force est de constater que l’insécurité humaine persiste et s’aggrave, en particulier l’insécurité alimentaire », écrit la FIDH dans son communiqué. La Fédération considère que l’échec de la reconstruction d’Haïti incombe à ceux qui y détiennent le pouvoir, « mais ne l’ont pas exercé en faveur des besoins de la majorité, et aussi aux divers acteurs internationaux, publics et privés, qui ont imposé leurs « solutions » dans la confusion et l’incohérence et sans la participation des principaux intéressés aux décisions qui les concernaient ».

Le tremblement de terre qui a secoué Haïti en janvier 2010 avait fait près de 300 000 morts et plus de deux millions et demi de déplacés. Lundi, l’ONU a demandé 39 millions de dollars supplémentaires pour répondre aux besoins, notamment alimentaires, créés par le passage de l’ouragan Sandy.